The Future We Want : témoignage en coulisses de Juliette Rasir

Étudiante en master de géographie orienté sur les changements globaux, elle s’engage régulièrement dans des projets engagés pour la justice sociale et climatique. Animée par la volonté de changer les choses, elle a participé au projet “The Future We Want” (FWW) pour ajouter sa pierre à l’édifice aussi bien en sensibilisant les gens dans les rues qu’en rencontrant des responsables politiques dans différentes villes européennes pour présenter les revendications politiques élaborées par le projet.

Juliette a 23 ans, est étudiante et a participé au projet européen “The Future We Want”. A travers son article elle nous livre en toute franchise le résultat de son analyse critique du projet avec sa casquette de jeune participante.

Le projet « The Future We Want », c’est un projet à échelle européenne qui a réuni pendant quasi un an, 45 volontaires venant de 9 pays d’Europe : Finlande, Serbie, France, Italie, Slovénie, Allemagne, Portugal, Roumanie et Belgique. Chaque pays était représenté par une ONG qui supervisait une équipe de 5 participant·es ainsi qu’un·e coordinateur·ice. Au total, c’est un groupe d’une soixantaine de personnes qui a fait évoluer le projet « The Future We Want », un projet long et ambitieux, aux allures militantes.

The future we want - caravane transnationale Erasmus + contre la fast-fashion

Mon attrait initial pour le projet était son accent international et son engagement fort pour une société plus durable et l’empowerment d’une jeunesse européenne. J’ai postulé sans réfléchir dès que j’ai vu l’appel à candidature d’Eclosio. Surtout, je voulais m’investir pleinement dans un projet engagé quelle que soit sa thématique, tant qu’il promeuve un changement de cap sociétal qui respecte les personnes et les ressources environnementales.

L’année s’est découpée en plusieurs périodes de préparation et de formation, en ligne et en présentiel. Tout au long du processus, le groupe a réfléchi collectivement à la meilleure façon de saisir ce projet comme une opportunité pour exiger de la société des changements, et une justice climatique pour tous·tes.

C’était la première fois que j’étais immergée dans un environnement de réflexion collective qui me donnait le droit de prendre de la place et de défendre mes engagements. Dès le début, j’étais très motivée par l’effet de groupe. C’est cette énergie qui m’a portée tout du long à sensibiliser le plus grand nombre et à interpeller le monde politique sur nos revendications.

The future we want - espace collectif d'échange

Notre objectif principal était de faire progresser les objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 à travers l’Europe. Pour ça, nous avons ciblé une thématique précise en nous concentrant sur l’industrie de la fast-fashion, et plus particulièrement sur tout ce qui concerne sa publicité. Nous avons porté 4 recommandations claires:

  • Intégrer l’interdiction de la publicité pour la fast fashion dans le cadre de l’European Green Deal afin de dissuader les comportements de consommation non durables. Inspirée par le projet de loi français, cette mesure devrait couvrir à la fois les publicités physiques et numériques, ainsi que la promotion réalisée par les influenceurs sur les réseaux sociaux.
  • Lutter contre le greenwashing publicitaire en adoptant la directive européenne existante sur les allégations écologiques, qui exige que toute déclaration environnementale soit validée scientifiquement par des organismes tiers indépendants.
  • Encadrer les pratiques des marques de fast fashion en limitant la production de vêtements à un maximum de quatre collections par an, avec un plafond de trois lancements (drops) par marque.
  • Exiger des États membres de l’union européenne qu’ils appliquent des sanctions aux entreprises de fast fashion qui dépassent ces plafonds, dans le but de limiter la surproduction.
Caravane The future we want au parlement européen

La première phase était destinée à nous former aux 17 Objectifs de Développement Durable (ODD), à se familiariser à défendre et rédiger du plaidoyer, et poser les bases pour réaliser des campagnes de sensibilisation de rue efficaces. Cependant, pour un projet de collaboration internationale, les débuts à distance ont compliqué les échanges, les liens et l’attachement au projet. Malgré les vidéos de présentation et les interactions en ligne, de vrais liens n’ont pas pu se créer naturellement. La motivation et la bonne volonté étaient là, mais il était difficile de s’investir pleinement dans les sujets. D’autant plus que, personnellement, j’avais déjà eu l’occasion d’étudier les ODD dans le cadre de mes cours universitaires. Heureusement, les participant·es partageaient aussi des recommandations de films ou de livres en lien avec les thématiques, ce qui ajoutait une touche d’échange authentique et vivant ! Dans certains modules, on nous demandait de partager des expériences locales dans nos villes. En lisant celles des autres, je me rendais compte que nos réalités et nos luttes se rejoignaient souvent.

The Future We Want de l'intérieur: témoignage de Juliette Rasir de la délégation belge

La deuxième phase du projet s’est déroulée lors d’une semaine de formation en Roumanie, marquant la première rencontre du groupe international. Que de rencontres ! Durant ce séjour, nous avons établi la thématique à défendre lors de la caravane militante.

Dès le début, une charte a été élaborée pour encadrer le bon déroulé du séjour et de la vie en communauté. Dans le cadre d’un projet axé sur un futur durable, il était clair que nous devions respecter des « contraintes écologiques » : éviter les plastiques à usage unique, privilégier le thé au café, et adopter un régime végétarien lors des repas communs. Cependant, j’ai rapidement été frappée par le nombre de discussions et de négociations destinées à contourner ces règles… Tristement, privilégier les mobilités douces pour se rendre à la formation n’était pas un impératif écologique obligatoire à suivre. De fait, nous étions la seule équipe nationale à se déplacer complétement de manière verte. Je n’avais jamais voyagé aussi loin, aussi lentement. Cela m’a fait prendre conscience que tous les voyages sont possibles à accorder avec des engagements pro-environnement. Il faut juste prendre le temps.

Le principe d’intersectionnalité des luttes a été difficile à faire accepter pendant la semaine à Busteni. On se voyait souvent dire qu’il fallait ne choisir qu’un sujet à défendre au sein du projet. Mais pour moi, la lutte environnementale, c’est un tout. Là où certain·es ne voyaient pas d’inconvénient à prendre 4 avions aller-retour pour se rendre en Roumanie et sensibiliser les gens à acheter des vêtements en seconde main. Moi j’y voyais un manque de sens et de convictions. Comme du greenwashing de l’activisme. Derrière les étiquettes d’activistes pour l’environnement se cachent parfois des personnes dont les modes de vie ne sont pas en accord avec ce qu’iels défendent.

Un autre exemple de contradiction qui m’a frappée, c’étaient les goodies qu’on a reçus au début de la caravane pour qu’on soit reconnaissable pendant les campagnes de rue. Nous avons reçu chacun·e un chapeau et un sac à porter pendant les actions de rue. Pour un projet engagé contre la fast fashion et le consumérisme … c’était un non-sens.

The future we want - action de sensibilisation contre la fast fashion en rue

Durant toute la semaine, j’ai appris à défendre mes positions et prendre de la place dans les discussions malgré mon anglais hésitant lors de discussions techniques. Ça me tenait à cœur d’accorder toutes mes compétences et mon énergie pour défendre mes idées parfois bien tranchées. Je souhaitais que le projet porte sur des thématiques autour de l’alimentation durable, la souveraineté alimentaire ou encore la relocalisation agricole à l’échelle européenne. Surtout que la semaine en Roumanie se déroulait quelques semaines seulement après les manifestations des agriculteur·ices devant le parlement européen de Bruxelles contre l’accord UE-Mercosur.

Il fallait gérer ses émotions et ses attentes. Pour ça, une des solutions collectives était les « caring groups », des groupes de parole où se réunir quotidiennement, pour celleux qui le voulaient, pour libérer ses émotions positives ou négatives. Ces groupes me rappelaient que nous étions tous·tes dans le même bateau et que nous partagions les mêmes craintes parfois.

Comme cité plus haut, deux grandes approches divisaient le groupe. Une partie d’entre nous, dont l’équipe belge, avait à cœur de porter un discours axé sur la décroissance et une critique systémique visant à mettre en lumière les inégalités et les impacts environnementaux et sociaux du capitalisme. Faire pression sur les institutions publiques afin d’inspirer les changements que nous voulions de la société. A l’inverse, l’autre partie était déterminée à cibler les individus avec une volonté de renseigner, sensibiliser l’opinion publique, de la motiver à changer ses habitudes de consommation. Portée sur les actions du quotidien, en misant sur la responsabilité des individus comme moteur de changement. Deux visions difficiles à concilier, avec la première qui dénonce le système et la seconde les comportements des citoyen·nes.

Cette deuxième option n’était, selon moi, pas une stratégie productive pour provoquer un changement. Nous manquions terriblement de légitimité car nous-mêmes n’étions pas des exemples à suivre en termes de consommation éthique et durable. Cela dit, avec le recul, je pense que faire une critique systémique et aborder la décroissance aurait été délicat, compte tenu de l’empreinte environnementale du projet en lui-même : des déplacements énergivores aux repas, beaucoup d’aspects n’étaient pas à la hauteur de nos espoirs de changement.

A prendre et à laisser : forces et faiblesses du projet “The Future We Want”

Tout au long du projet, il était facile d’échanger sereinement. Je n’avais jamais évolué dans un groupe où il y avait autant d’espaces et de temps dédiés au débat. Cela étant, peut-être était-ce dû au nombre, mais tous les avis n’étaient pas pris en compte de la même manière. Parfois, on avait même l’impression que les idées prenaient une direction contraire aux avis majoritaires du groupe. Comme si s’exprimer, c’était ok ; mais que faire valider son avis c’était se heurter à une ligne directrice du projet dont nous n’avions pas connaissance. Il fallait trouver des consensus et parfois cela créait beaucoup de frustrations.

Lors du recrutement des participant·es, tous les pays n’ont pas adopté les mêmes caractéristiques. Par exemple, Eclosio, l’ONG belge, recherchait des jeunes déjà engagé·es dans un ou des collectifs et qui souhaitaient poursuivre leurs réflexions sur le monde qui les entoure (les rapports de genre, les inégalités sociales, la crise climatique…) et interroger les systèmes politiques, économiques et sociaux. Après la sélection, nous étions 5 étudiant·es inconnu·es alors que d’autres équipes nationales étaient composées de collègues habitué·es à travailler et participer à des formations ensemble. Forcément, ces rapports de force ont influencé la trajectoire qu’a pris le projet.

En général, dans des milieux inconnus, il peut être délicat d’oser s’exprimer, par peur ou en pensant que d’autres savent mieux ou expliqueraient mieux. Durant cette formation, j’ai appris à être à l’aise à défendre mes points de vue jusqu’au bout, quelles que soient les ambiances et les avis contraires. Dans l’idée que je ne pouvais pas me sentir à l’aise dans un environnement que je n’approuvais pas totalement ou que je n’avais pas essayé de m’approprier.

Toutes et tous porté·es par l’intérêt pour les institutions européennes, nous avons chacun·e apporté notre pierre à l’édifice. Certaines personnes à l’aise de porter la voix du groupe ont aidé les autres à apprendre, et finalement c’est à 50 que nous nous sommes retrouvé·es au parlement européen de Bruxelles. Durant les rendez-vous avec les député·es européen·nes, chacun·e était libre de débattre et de présenter les revendications du projet à condition qu’iel avait participé à la préparation en amont des rendez-vous.

The future we want - hémicycle du parlement européen
Moment off de The future we want
The future we want - sensibilisation à la surconsommation textile - action de rue
Sysipholia - performance
Expo sur les frips

Notre angle d’attaque est clair, nous voulons bannir la publicité de la fast-fashion afin de préserver la santé mentale des jeunes, les droits humains des personnes ouvrières qui fabriquent les vêtements de fast-fashion, et mettre en avant les savoir-faire et alternatives textiles locaux.

Street action the future we want